À Essen, on ne fait pas le tour du salon : on renonce. Avec 2 012 nouveautés présentées cette année, chaque table où vous vous asseyez, ce sont dix autres où vous ne vous assiérez pas. Le vrai savoir-faire du visiteur, c’est de choisir ce qu’il laisse passer.

Et cette édition a tout fait en plus grand. Du 22 au 25 octobre, le SPIEL a accueilli 230 000 visiteurs, 10 000 de plus qu’en 2025, et occupé pour la première fois tous les halls de la Messe, d’après le bilan officiel.

J’en rentre avec une poignée de jeux qui me trottent encore dans la tête, deux déceptions à nuancer et une conviction : le salon est devenu si grand que découvrir y demande presque autant d’organisation que de curiosité. Voici ce que j’en garde.

Les jeux qui me suivent après le salon

Drillers : descendre, oui, mais jusqu’où ?

C’est la proposition la plus nette du salon. Dans Drillers, de Czech Games Edition, vous pilotez une foreuse qui s’enfonce dans une mine. Plus vous descendez, plus les gisements paient ; plus vous descendez, plus la remontée coûte cher. Tout le jeu tient dans cette question, que l’on comprend en dix secondes et que personne ne résout sans réfléchir.

La mécanique suit le thème sans forcer. Vos cartes ont plusieurs usages, le carburant fixe la limite de chaque expédition et les améliorations de votre machine préparent la suivante. Vos choix modifient aussi ce qui reste aux autres, comme le détaille la présentation de l’éditeur.

Drillers vu du dessus : la mine et ses niveaux de profondeur au centre, les plateaux des foreuses, les cartes d’équipement et les cristaux

Ce que j’aime, c’est qu’aucune règle n’a besoin d’être justifiée. Pourquoi faut-il parfois remonter presque les mains vides ? Parce que c’est une mine, et que le carburant ne se négocie pas. Reste la question que quatre jours de salon ne tranchent pas : la variété tiendra-t-elle sur dix parties ? C’est le point à surveiller avant d’acheter, mais c’est le jeu que je placerais en tête de liste.

Shugendo : le deck-building qui vous fait jouer avec le feu

Shugendo, de Simone Luciani et Alessandro Cuneo chez Devir, marie construction de paquet et stop ou encore. Vous révélez vos cartes une à une pour alimenter votre développement. Mais dès que sept symboles yōkai sont sortis, il faut choisir entre agir et recruter. Et comme les cartes puissantes remplacent celles de votre paquet, chaque amélioration change aussi le risque que vous acceptez de prendre (fiche de Devir).

Boîte de Shugendo chez Devir : un village japonais dans la montagne, observé par un yōkai rouge perché dans un arbre

C’est exactement le genre d’idée que je viens chercher à Essen. Progresser ne consiste pas à empiler des bonus : il faut décider jusqu’où pousser votre chance, et quelle phase vous pouvez vous permettre de sacrifier. Le revers est classique dans le genre : l’interaction directe reste discrète, et vous surveillez la course des autres plus que vous ne la freinez. Si votre table aime se marcher dessus, passez votre tour. Si vous aimez sentir votre moteur prendre de la vitesse, notez ce nom.

Drops of Evil : un laboratoire très calme, une cueillette qui l’est beaucoup moins

Avec Drops of Evil, de Hjalmar Hach et Lorenzo Silva chez Horrible Guild, vos sorcières récoltent des ingrédients dans la forêt avant de les ranger dans leur laboratoire. Recettes, assistants et placements améliorent ensuite vos préparations : derrière les potions se cache un vrai casse-tête d’agencement (fiche de l’éditeur).

Partie de Drops of Evil à quatre : la forêt commune au centre et, autour, les laboratoires des sorcières garnis d’ingrédients colorés

Ce qui m’a fait tourner la tête vers ce jeu, c’est la cueillette. Elle se fait en commun, et rien ne vous empêche de dépouiller les familiers de vos voisins. J’aime ce contraste entre un puzzle que l’on range au calme et une récolte qui peut dérailler à tout moment.

Soyez honnête avec votre groupe, en revanche. Si se faire prendre l’ingrédient convoité gâche la soirée, l’habillage de sorcellerie n’y changera rien. Pour les autres, c’est justement ce frottement qui donne du relief au casse-tête.

Kalypso : de belles îles, chacun chez soi

Kalypso, chez Inside Up Games, vous fait bâtir des implantations flottantes à partir de tuiles. Le plaisir vient des choix entre les faces des bâtiments et des combinaisons qui en découlent : vous ne posez pas seulement une forme, vous construisez un espace dont les éléments se répondent.

Boîte de Kalypso chez Inside Up Games : des implantations flottantes faites de bric et de broc, reliées par des passerelles sur la mer

D’après les premiers retours sur le mode compétitif, l’interaction se limite pour l’essentiel aux contraintes météo que vous transmettez à vos voisins. Je le classe donc parmi les bons puzzles en parallèle, avec ce que cela implique. Si vous aimez voir votre plateau prendre forme, c’est prometteur. Si vous voulez négocier, bloquer ou provoquer, cherchez ailleurs.

Moustache : la preuve qu’un salon ne se résume pas aux nouveautés

Le jeu de plis d’Alexandre Aguilar et Jules Messaud chez Kodama Games n’a rien d’une nouveauté, et c’est tant mieux. Dans Moustache, les équipes changent à chaque manche, les règles s’ajoutent au fil de la partie, et tout se joue dans les alliances provisoires et les réactions autour de la table.

Moustache en cours de partie : cartes Règle posées au centre, trophées de manche et main de cartes colorées devant la boîte

Je le cite parce qu’Essen a tendance à oublier ces moments-là. Tous les bons jeux ne demandent pas une heure d’installation et un plateau d’un mètre : une petite boîte qui lance la discussion en deux minutes répond à un besoin tout aussi concret. Si vous l’avez manqué à sa sortie, notre test de Moustache vous dira s’il est fait pour votre groupe.

Queen Alice : la vedette qui divise

J’avais placé Queen Alice dans ma sélection d’avant-salon, et je ne le regrette pas : c’est l’une des idées les plus originales de l’année. Le jeu de Combo Games associe les déplacements des pièces d’échecs à l’activation d’actions et à l’amélioration de cartes, et l’influence que vous exercez sur Alice décide des objectifs qui rapporteront des points (présentation de l’éditeur).

Couverture de Queen Alice chez Combo Games : Alice couronnée au bout d’un échiquier, entourée des personnages du Pays des merveilles

Les échos des tables étaient pourtant partagés. Des parties qui s’étirent, des tours difficiles à préparer puisque l’échiquier bouge entre deux de vos actions, des joueurs qui sortent de table épuisés… et d’autres qui veulent rejouer aussitôt.

Je ne le range donc ni parmi les achats évidents ni parmi les ratés. La proposition mérite votre attention, mais posez-vous d’abord une question : combien de temps votre groupe accepte-t-il de passer à revoir ses plans à chaque tour ? La longueur de la file devant le stand n’y répond pas.

Deux déceptions, à nuancer

Beijing : un mauvais premier contact, pas un verdict

Beijing, chez Queen Games, reprend L’Année du Dragon de Stefan Feld avec des évolutions et des modules, comme l’indique la présentation de la campagne. Les premiers essais rapportés pendant le salon n’ont pas convaincu : des points trop dispersés, une palette graphique peu lisible. Mais au moins l’un d’eux s’est arrêté au troisième tour, et cela change la portée du jugement.

Boîte de Beijing, douzième titre de la City Collection de Stefan Feld chez Queen Games : une rue animée vue depuis une porte de la ville

Ce que j’en retiens, c’est l’exigence d’une réédition : aider à entrer dans le jeu compte autant qu’ajouter des possibilités. Sur un salon, une démonstration qui ne rend pas vite les choix lisibles perd sa table. Rien ne montre en revanche que Beijing soit déséquilibré ou creux sur une partie complète. Si vous aimiez L’Année du Dragon, attendez des retours de parties entières avant de trancher.

Bella Vista : joli à regarder, moins à disputer

Bella Vista séduit par sa présentation et son accessibilité. Le reproche qui revient porte sur l’interaction : les bâtiments adverses cachés empêchent d’anticiper les blocages, et la confrontation s’en ressent. Certains lui préfèrent Tower Up, qui joue sur le même terrain.

Matériel de Bella Vista : les quartiers de la ville et ses canaux, les immeubles en volume et les cartes Objectif à côté de la boîte

Une belle ville en volume ne suffit pas à donner envie de surveiller ses voisins. Si vous cherchez des placements qui se répondent sans cesse, cette réserve vous concerne. Pour une famille qui privilégie la simplicité, elle pèse beaucoup moins, et notre test de Bella Vista détaille à qui il s’adresse.

Le vrai problème d’Essen : il manque des chaises, pas des jeux

Le salon ne manque pas de boîtes à découvrir. Il manque de places pour s’asseoir. Le vendredi, le public se répartissait plutôt bien dans les allées, mais certaines zones du hall 3 restaient saturées. Circuler correctement ne garantit pas de trouver une place au stand que vous visez.

Foule compacte dans une allée du hall 3 au SPIEL Essen 2026, entre les stands et les tables de démonstration toutes occupées
Photo : Lars Heidrich / SPIEL Essen

Ajoutez les démonstrations complètes dès le matin et les éditions déjà épuisées dans la langue voulue : préparer, réserver et précommander finit par occuper davantage l’esprit que découvrir. C’est l’inverse de ce qu’on vient chercher.

Je comprends les éditeurs. Une table accueille peu de monde, une explication prend du temps et transporter du stock coûte cher. Mais le visiteur paie aussi pour une expérience, et quelques gestes simples changeraient beaucoup : afficher la langue et la durée des démonstrations, séparer la file pour jouer de celle pour acheter, signaler les éditions disponibles. Rien de tout cela n’exige de doubler un stand.

Le meilleur signal est venu de l’extérieur de la Messe. Avec Essen spielt!, des soirées de jeu se sont tenues au 22e étage de l’hôtel de ville, au Red Dot Design Museum et sur un bateau du lac Baldeney. Donner au jeu une place dans la ville me paraît une bien meilleure direction que d’ajouter des stands.

Avant d’acheter une boîte rapportée d’Essen

Un jeu présent au salon n’existe pas forcément dans la version qui vous convient. Distinguez la langue de l’explication, celle du livret et celle du matériel : un jeu presque sans texte et un jeu narratif rempli de cartes ne posent pas du tout le même problème.

Si une édition française est annoncée, l’attendre vaut souvent mieux qu’une boîte dont quelqu’un devra traduire les cartes à chaque partie. À l’inverse, découvrir un petit éditeur encore peu distribué en France justifie à lui seul le voyage.

Ce que je garde d’Essen 2026

Si je ne devais retenir qu’un jeu, ce serait Drillers, pour la netteté de son dilemme. Shugendo et Drops of Evil suivent de près, chacun pour un public différent : le premier pour ceux qui aiment construire leur moteur, le second pour ceux qui acceptent qu’on vienne se servir dans leur jardin. Queen Alice reste la grande question ouverte de l’automne.

Et pour trier vos propres envies, une seule question vaut mieux que l’urgence du salon : aurez-vous encore envie d’y jouer quand plus personne n’en parlera ?